Dossiers pédagogiques >> Cinéma documentaire

L’OISEAU SANS PATTES Film de Valérianne Poidevin
Jean Pierre Carrier

Ce film est sélectionné au festival Cinéma du Réel, Paris 2012

Un homme, un métier, un voyage. La cinéaste, omniprésente dans son film, établit le lien entre ces trois éléments, leur donne leur cohérence, leur unité. Sans elle, pas de film. Et pas seulement parce qu’elle tient la caméra (ou plutôt la pose de façon à pouvoir être filmée en même temps que son « personnage »). Si elle n’était pas dans le film, celui-ci ne serait qu’un reportage dressant un portrait comme il en existe tant, à la télévision surtout. En étant dans l’image, en s’impliquant physiquement dans le film, tout au long de son déroulement, la cinéaste construit un projet personnel Elle nous parle d’elle en tant que cinéaste, faisant un film sur un homme, son oncle, chauffeur routier, avec qui elle part en camion pour ce qui est, pour lui, un travail, pour elle un voyage cinématographique.

L’homme, l’oncle, nous est présenté avec force détails au cours du générique qui sert de véritable Incipit au film. Présentation très rédigée, écrite visiblement par la nièce (la cinéaste) et filmée dans une mise en scène quasi psychanalytique, avec le divan sur lequel est allongé celui dont il est question, et la cinéaste assise à côté de lui, qui dit qui il est, son identité sociale, mais aussi personnelle à travers les éléments qu’elle retient de son passé. Le film nous conduit dans l’intimité de cet homme, dans son activité professionnelle d’abord, mais surtout dans son « épaisseur » personnelle. La cinéaste ne construit pas le portrait type du chauffeur routier, un archétype de la profession. D’ailleurs, lui affirme sans arrêt qu’il est plutôt marginal de ce côté-là. Le film nous propose avant tout une rencontre avec un homme, évoquant sa jeunesse, sa formation de chauffeur de poids lourd et sa fréquentation du Cours Simon pour apprendre le métier de comédien dans lequel il ne s’est pas engagé. La dimension intellectuelle du « routier » n’est d’ailleurs pas mis en évidence dès le début du film. La cinéaste ne veut visiblement pas en faire étalage. Elle aborde cette dimension petit à petit, à l’occasion des émissions de radio (France Culture) écoutées dans le camion et des livres présents chez lui, dans la bibliothèque et même en piles désordonnées sur le parquet. La rencontre avec cet homme nous réserve donc bien des surprises, comme il y en a aussi pour sa nièce. Car c’est par le film que la rencontre se fait, pour nous spectateurs bien évidemment, mais aussi pour sa cinéaste de nièce.

Le métier et le voyage sont bien sûr ici étroitement emmêlés. L’approche du métier se fait dans une dimension documentaire plus classique, par des interviews du chauffeur, les questions que la cinéaste lui pose l’amenant à parler de la liberté qu’il peut y trouver, mais aussi de ses contraintes, surtout économique. Et puis nous vivons au rythme du voyage, dans la cabine du camion où il faut manger et dormir. Les paysages sont souvent très beaux et la réalisatrice ne se prive pas de nous les montrer. Mais elle le fait toujours de façon très rapide, presque en passant. Car le paysage principal pour les deux voyageurs, c’est la route qui défile devant eux, ou les bâtiments où il faut effectuer la livraison. Le film renvoie bien, en première apparence, au modèle du road movie. Nous ne savons pas où nous allons. Le passage en Italie semble être improvisé. Ce qui compte alors, c’est d’être « sur la route ». Mais en même temps ce modèle est déconstruit par la dimension professionnelle des déplacements. L’oncle a beau vanter les mérite de la situation d’intérimaire, et donc de la précarité qui en résulte, il n’en reste pas moins qu’il met sans cesse en évidence la nécessité du travail. Un poids lourd sur l’autoroute, c’est beaucoup moins « littéraire » qu’une traversée du pays au hasard des rencontres.

Un homme, une femme (la cinéaste), un camion, on peut penser à Duras. Mais ici la place de la caméra est très différente, les occupent de la cabine ne sont jamais filmé de face, depuis l’extérieur du camion. La caméra est dans la cabine, tournée vers l’intérieur pour cadrer de biais le conducteur ou sa passagère, ou les deux à la fois. Mais elle est aussi tournée vers l’extérieur, face à la route que la progression du camion avale, ou de côté pour capter le paysage mis en mouvement par le camion. La présence de la littérature, des livres, peut aussi faire penser à Duras. Mais le rapprochement s’arrête là. Car le film de Valérianne Poidevin est d’abord un documentaire et non pas une oeuvre imaginaire. Un documentaire, c’est-à-dire ici, de façon explicite, une mise en scène du travail cinématographique.

Si vous vous interroger sur la signification du titre du film, attendez la dernière séquence, magnifique.

Jean Pierre Carrier

Mise en ligne le 27 mars 2012
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