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PRISON VALLEY Le documentaire dans tous ses états.
Jean Pierre Carrier

Un documentaire diffusé à la télé, un webdoc sur Internet, un blog, plus l’utilisation de Twitter et de Facebook, Prison Valley est devenu l’exemple type de ce qui est désigné aujourd’hui sous le terme de transmédia. Il s’agit, en première approche, de l’utilisation de différentes plates-formes ou supports de diffusion, en utilisant les possibilités spécifiques de chacune pour réaliser un ensemble cohérent, pouvant toucher ainsi une gamme plus étendue de spectateurs (on devrait dire d’utilisateurs), mais aussi créant des significations nouvelles, ou des moyens nouveaux de compréhension de la réalité, en croisant les infos, en opérant des rebondissements entre elles, des complémentarités, voire pourquoi pas aussi des oppositions ou des débats.

Le transmédia ? Nous n’en sommes qu’au début. Beaucoup reste à explorer. Et beaucoup pensent que les découvertes seront nombreuses. Mais, comme pour tout ce qui touche ce type d’innovation, la question inévitable est de savoir s’il s’agit de quelque chose de vraiment nouveau, et sur quoi cela va déboucher. Les optimistes vont mettre en lumière les possibilités de création ainsi offertes aux artistes. Les pessimistes diront qu’il ne s’agit que d’un petit vernis de nouveauté (surtout dans le vocabulaire) de procédés déjà utilisés, par exemple dans des cdrom ludoéducatifs. Positions irréconciliables ? La vérité ne serait-elle pas comme toujours entre les deux extrêmes ? Car s’il est vrai que l’on trouve certains des procédés utilisés par les webdocs dans des produits interactifs anciens, ils n’étaient pas utilisés jusqu’à présent dans le cas de projets documentaires. Prison Valley n’apporte certainement pas une réponse définitive à ces questions, mais propose des pistes de réflexion intéressantes.

Le point de départ de Prison Valley, le documentaire, est journalistique. Mener une enquête sur le système carcéral américain. Donc aller sur le terrain, observer d’abord, analyser ensuite. Et surtout, trouver la situation qui dans sa particularité sera significative de l’ensemble du problème, et le lieu qui permettra, sans avoir à parcourir l’ensemble du pays, de regrouper les éléments de réflexion que l’on pourrait retrouver disséminés un peu partout. Ce lieu c’est le Colorado, plus précisément le comté de Frémont, là où est concentré un nombre impressionnant de prisons.

Le film se présente comme un rad movie, une longue errance sur les routes du dessert à la recherche des prisons, de celle du shérif à l’immense complexe fédéral ultramoderne, en passant par les prisons privées. On nous montre les espaces vides que bordent les routes, les rues des villes de Colorado qui se ressemblent toutes, quelques aperçus sur les montagnes proches. Mais on reste bloqué devant Supermax, le complexe fédéral, l’autorisation de visite ayant été refusée ! Du coup, le film revêt une certaine force dramatique. Jusqu’au bout on y croit. On finira bien par y entrer puisqu’on est venu pour ça. Et le commentaire, et la musique, d’en rajouter dans le registre mis en haleine du spectateur qu’il s’agit sous aucun prétexte de laisser s’endormir devant sa télé. Mais des prisonniers, les « habitants » de ces prisons, on n’en rencontrera au fond que très peu, malgré la séquence où ils sont employés à fabriquer des plaques minéralogiques de voitures. Mais justement, ils nous sont montrés beaucoup plus comme des ouvriers que comme des prisonniers. Il est vrai que le propos du film n’est pas de s’interroger sur la criminalité, ou de savoir comment est rendue la justice aux USA. Le propos du film concerne les prisons dans leurs dimensions architecturale et économique, et la vision de cette région dont la vie dépend entièrement de l’activité carcérale ne manque pas de cohérence. Il n’en reste pas moins que les plans qui, assez rarement mais dès le début du film, jalonnent son déroulent, ces plans de mains et de pieds entravés dans des couloirs sinistres, où et comment ont-ils été tournés ? Pas de réponse bien sûr, mais leur utilisation renforce ce côté quelque peu tape à l’œil du film, comme cette façon de partager l’image en 2 ou 3 cadres, ou d’utiliser des plans fixes. Au fond tout cela sert à nous rappeler qu’on est dans une émission de télé. Une bonne télé assurément. Mais pas autre chose que de la télé.

Oui, mais voilà. Prison Valley, le doc, diffusé sur ARTE fait partie d’un ensemble tranmédia. Et il renvoie inévitablement au webdoc du même nom, qu’on a pu voir avant la diffusion télé, ou qu’on se précipitera sur Internet pour le voir aussitôt après. Voir n’est d’ailleurs pas le mot juste, puisqu’il s’agit d’autre chose qu’un spectacle télévisuel. Autre chose ? On a bien affaire au même projet, avec les mêmes lieux, les mêmes images, les mêmes personnes interviewées, le même commentaire. Comment en fin de compte est-ce un produit différent ?

Prison Valley, le webdoc, propose deux espaces distincts, entre lesquels on va pouvoir aller et venir. Le premier est une chambre de motel où vous a installé la maîtresse des lieux, première personne rencontrée à notre arrivée. Un lieu de repos ou de détente, Pas vraiment. Car vous n’êtes pas là pour passer des vacances. Vous êtes là, dans ce coin paumé du Colorado pour faire un reportage sur l’industrie américaine des prisons. D’ailleurs, cette chambre vous offre des outils qu’il serait absurde de négliger. Des « indices » d’abord, documents affichables plein écran, concernant quelques aspects de la problématique des prisons. Et puis surtout, un ordinateur donnant accès à un forum (qui n’a rien de virtuel) pour dialoguer avec les nombreux enquêteurs qui vivent ou ont vécu la même aventure. Chacun y donne son avis et livre ses impressions, ne se privant de jugements définitifs sur la société américaine. C’est là un des points clé du transmédia : ne plus être seuls, ou au mieux, à deux devant sa télé. Le dispositif ne propose pas vraiment d’action collective. Mais à n’en pas douter, ce sera sûrement le cas très bientôt dans de prochains webdocs. Les autres éléments disponibles dans cette chambre, sont plus des gadgets. Les programmes télé ne sont pas toujours accessibles. Et vous n’allez quand même pas passer votre temps à espionner par la fenêtre la propriétaire du motel, que de toute façon vous ne voyez qu’un court instant, et de dos. Vaut mieux, puisque vous êtes là pour ça, vous lancer sur les routes à la recherche des prisons.

L’itinéraire accessible est inscrit sur une carte de la région, deuxième espace de navigation. Mais là, surprise. Le parcours est entièrement déterminé. Pas question de sauter une étape. Et à chaque halte, il faut regarder la séquence jusqu’au bout, sinon vous n’êtes pas autorisés à aller plus loin. Dans le monde de l’interactivité où la navigation par libre choix domine, priver l’utilisateur de la moindre initiative est quelque peu anachronique. Bien sûr, en fin de séquence, on peut renoncer à regarder les bonus proposés. Mais lorsqu’il faut reprendre la route, que les étapes ultérieures présentes sur la carte soient bloquées reste assez frustrant. On peut expliquer cela par la nature du documentaire. Le commentaire en particulier, qui se veut un road movie entretenant un léger suspens dans la progression du voyage. Ou bien, dans ce monde d’ordre et d’enfermement, la liberté serait bannie car faisant trop désordre. Bref, si vous avez raté la diffusion télé du doc, vous pouvez le retrouver là par morceaux, ce qui peut ne pas être désagréable. En définitive, ce qui fait vraiment l’intérêt de Prison Valley, et explique en grande partie son succès, c’est sa dimension multi-support. Et pas seulement parce que l’un peut compenser l’autre. Le blog apporte d’intéressantes nouveautés et peut évoluer à tout moment. Bien sûr, les possibilités actuelles du multimédia ne sont pas toutes exploitées. Par exemple une fonctionnalité agenda, ou appareil photo, permettant de prendre des notes personnalisées ou des clichés et de les classer dans un port-folio renforcerait la participation du visiteur. Mais une chose est sûr, les modalités d’interactivité sont bien le vrai domaine de recherche du transmédia.

Jean Pierre Carrier

Si vous êtes sur Facebook, n’hésitez pas à coupler votre visite de Prison Valley avec votre compte. Vous aurez ainsi le plaisir de piéger gentiment quelques uns de vos amis. L’annonce de votre arrivée dans le désert du sur votre mur est du plus bel effet. Et quel plaisir de vous entendre demander "alors ton voyage en Amérique, c’était comment ?"

Mise en ligne le 17 juillet 2010
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