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LA BRINDILLE Un film de Emmanuelle Millet
Jean Pierre Carrier

Sarah est jeune, belle, intelligente. Stagiaire dans un musée, elle est passionnée par l’art et espère fortement voir son stage transformé en vrai emploi. Et puis, tout d’un coup, c’est la catastrophe. Elle apprend, presque par hasard, qu’elle est enceinte. Depuis plus de 6 mois, et elle ne s’est aperçu de rien. Si sa première réaction est de ne pas y croire, elle est bien obligée de se rendre à l’évidence. Ce cœur qui bat sur l’écran de l’échographie, c’est bien dans son ventre qu’il est vivant.

Vu de l’extérieur, le déni de grossesse, dans le cas de Sarah comme de bien d’autres, est quelque chose d’incompréhensible. A l’évidence, Sarah sait comment on fait les enfants. Et elle ne nie pas avoir eu des relations sexuelles. Au moins une. Mais il y a longtemps ! Comment a-t-elle pu être aussi insouciante de son corps, des transformations qui s’y sont opérées, même si elles sont quasiment invisibles de l’extérieur ? Est-elle si préoccupée de son travail qu’elle délaisse toute autre préoccupation ? Est-elle si seule qu’elle ne peut vivre que dans un monde où elle seule existe ? Celui qui va devenir père dans le savoir est totalement absent du film. On ne connait même pas son prénom. Pour Sarah, il n’existe pas. A-t-il seulement vraiment existé un jour, une nuit, un moment fugitif, une rencontre anodine ? A-t-il fait l’objet d’un quelconque sentiment ? Sarah n’en dit rien. Le film ne se préoccupe pas du passé. Il ne concerne que le futur : une naissance annoncée.

N’ayant pas souhaité sa grossesse, l’ayant niée aussi longtemps que cela lui a été possible, Sarah ne peut que refuser sa maternité. Seulement, après plus de 6 mois, il lui est impossible d’avorter. Le bébé se porte bien. Qu’elle le veuille ou non, il lui faudra accoucher, même si ce moment important pour une femme ne fera pas d’elle une mère. Sarah est catégorique et déterminée. Puisqu’elle ne peut pas faire autrement, accouchera sous X, espérant seulement que l’enfant (elle ne peut pas dire son enfant) soit adopté dans de bonnes conditions. Ce refus de la maternité est traité dans les deux moments les plus forts du film. Lorsque à la naissance, Sarah refuse de voir l’enfant et de lui donner un prénom ; lorsqu’elle revient ensuite à la maternité et se penche sur le berceau, met son doigt dans la petite main du nourrisson et dépose près de lui son carnet de dessins. Vit-elle ce dernier moment comme une séparation, une rupture ? Le film ne aucun commentaire et laisse le spectateur s’interroger pour son propre compte sur ce que signifie la maternité, et plus largement sur ce que c’est qu’être parent.

La brindille est entièrement filmé du point de vue de son héroïne. Nul espace où elle ne soit présente. Nul événement qui se déroulerait en dehors d’elle. Le film tire sa force de cette unité. S’il trace bien le récit d’un déni de grossesse et de la réalisation de la future mère d’accoucher sous X, il est aussi le portrait d’une jeune fille qui veut devenir adulte sans devenir mère, qui prend cette décision seule, sans hésitation, et qui l’assume pleinement. Le film ne s’enferme pourtant pas dans une introspection systématique. Les relations interpersonnelles que Sarah entretien avec son entourage comptent tout autant que l’expression de son ressenti personnel. Dans ce domaine aussi, le film fonctionne avec une grande finesse. Sarah n’exprime jamais directement ses sentiments. Le film n’impose pas sa vérité. Il ne tombe pas cependant pas dans un scepticisme généralisé. Encore une fois, ce qui fait l’intérêt du personnage de Sarah, c’est sa détermination, sa volonté de vivre la vie qu’elle se choisit, même si c’est au prix d’une décision qui n’a rien d’anodin, qui ne la laisse pas indifférente. Seulement, la grossesse ne fait pas partie de sa vie. Elle en oublie donc systématiquement les rendez-vous à la maternité, et lorsqu’elle s’y rend enfin, c’est pour apprendre que le terme est dépassé depuis deux jours, que l’accouchement va donc être provoqué immédiatement. De la même façon, la notion de famille est totalement absente du vécu de Sarah. Elle a bien une mère, à l’autre bout de la France. Mais lorsqu’elle essaie de la joindre au téléphone pour lui annoncer sa grossesse, elle comprend vite que cette mère lointaine ne peut rien pour elle et elle lui cache sa situation sans que cette incommunicabilité lui pose vraiment problème. La relation que Sarah entretient avec la directrice de la maison maternelle où elle réside avec d’autres jeunes filles en attente d’accouchement sont plus complexes. Est-elle un substitut de la mère ? Elle en joue effectivement le rôle quand elle rappelle fermement à Sarah la réalité de la naissance prochaine ; quand elle lui manifeste aussi bienveillance et affection alors que Sarah n’a pour son entourage féminin que distance proche du mépris. La rencontre amoureuse avec l’étudiant revêt une authenticité plus forte encore, même si pour Sarah elle ne peut être que passagère. Du moins elle manifeste que la jeune fille n’est pas totalement incapable de sentiment.

Le film ne se clôt pas de façon pessimiste. Certes il montre clairement que le déni de grossesse et l’accouchement sous X qu’il implique ne vont pas de soi, que ce ne peut pas être une réalité facile à vivre ni une décision sans conséquence pour l’avenir. Mais il nous montre aussi que cet avenir pour une jeune fille de 20 ans qui vit cette épreuve n’en est pas pour autant totalement oblitéré. Le rouge éclatant de la robe qu’elle porte dans le dernier plan dit clairement qu’elle pourra réussir sa vie, même si ce n’est pas sans difficultés.

Jean Pierre Carrier

Mise en ligne le 5 janvier 2012
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