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Quelques usages de Tweeter
Jean Pierre Carrier

Il est évidemment impossible de penser établir un inventaire tant soit peu exhaustif des usages de Twitter. Il faudrait pour cela « suivre » un grand nombre d’abonnés et ne pas quitter son écran pour ne pas risquer louper des messages originaux et significatifs d’une pratique moins courante que celles que l’on peut repérer de façon immédiate. A moins que la contrainte des 140 signes fasse que des messages si courts soient immanquablement formatés sur le même modèle et renforce alors de façon inévitable la tendance à l’imitation, voire à la répétition pure et simple, des façons de communiquer auxquelles chacun est exposé de façon fréquente sur Internet. Les utilisateurs de Twitter auraient tendance, comme cela est sans doute le cas dans les forums ou même dans les commentaires des blogs, à écrire de façon similaire aux messages rencontrés le plus souvent. Les messages écrits de façon personnelle ressembleraient en fait, dans leur forme et leur intention, aux messages lus sur les comptes de ses abonnés. Je vois le plus souvent que les messages de Twitter indiquent un lien sur un site web : je trouve un lien à insérer dans mon message ; ou je fais un message pour indiquer par un lien un site ou une page que je viens de consulter. Je lis un message annonçant que son auteur va enfin, tard dans la nuit, essayer d’aller dormir un peu et souhaite alors bonne nuit à tous ses twittos : pourquoi ne pas en faire autant lorsque le soir je ne trouverai plus grand chose à écrire ? Une étude systématique du degré d’originalité – de créativité et donc de liberté – des tweets d’utilisateurs quantitativement importants de Twitter ( ceux qui postent à longueur de journée) serait à n’en pas douter particulièrement instructive.

Le succès de Twitter serait du en grande partie au fait qu’il permet de façon simple, rapide et efficace, de faire savoir à mes « contacts » où je suis, ce que je fais, quel est à ce moment donné mon état d’esprit ou mes sentiments et, accessoirement, ce que je pense. Il y a là une sorte d’équivalent de l’usage le plus répandu du téléphone portable : j’appelle pour demander « tu es où, là » ou indiquer que mon bus arrive au terminus. Sur Twitter il est important de signaler la durée de ses vacances (une semaine sans ordinateur !). Si je ne donne plus signe de vie pendant ces quelques jours interminables, je n’ai pas pour autant supprimé mon compte. Promis, à mon retour je raconterai tout cela en détail. Bref ce premier type d’usage de Twitter revient à utiliser la communication pour sa seule fonction phatique « allo…ALLO… ah, tu es toujours là, j’ai cru qu’on avait été coupé. » Que l’on se connaisse ou que l’on ne se connaisse pas avant de se « suivre » sur Twitter, il est important dans cette communication à distance mais qui, grâce aux portables, peut être continue pour ses protagonistes, de donner ainsi des marques d’énonciation. La peur de l’anonymat sans doute. Sur Internet, La peur de l’anonymat sans doute. Sur Internet, j’existe parce que je communique. Certes. Mais sur Twitter, comme sur tout réseau social sans doute, j’existe d’autant plus que je ne suis pas confondu avec les autres, perdu dans la masse des « followers ». Pour cela, il faut bien que chacun révèle quelque chose de lui, dans sa bio ou par la teneur de ses messages, et même s’il ne s’agit que d’indications purement factuelles, donc superficielles, ou même entièrement fictive. Suivre sur Twitter uniquement ses copains et copines de la vraie vie, n’a pas grand intérêt. Le téléphone est bien plus pratique pour garder le contact. Un réseau social limité à ses connaissances est toujours quelque peu narcissique. En tout cas les réseaux sociaux sur Internet ont pour vocation de ne pas en rester à ce cadre étroit.

Depuis la campagne électorale de Barak Obama, tout le monde sait que Tweeter peut être utilisé comme un outil politique. Annoncer ses réunions publiques, présenter des points de son programme, répondre aux attaques des adversaires, bien d’autres choses encore sans doute faisant partie du quotidien de l’action politique, sont particulièrement bien adapté au format tweeter. Vite écrits, donc concis et percutants ; vite lus donc ne prenant pas de temps et laissant peu de possibilité de contestations, les messages politiques de Tweeter prolifèrent même en dehors des campagnes électorales. On peut cependant se demander s’ils peuvent vraiment toucher de nouveaux adhérents ou sympathisant, dans la mesure où il est quand même peu probable qu’un opposant résolu fasse l’effort de suivre l’adversaire qui de toute façon aura toujours tord. Qu’importe, être présent sur Tweeter est indispensable pour toute personnalité publique, même en dehors de la politique, ne serait-ce que pour faire passer de l’information directement à destination des médias. Les stars du show biz peuvent, elles, donner l’impression à leurs fans d’être en contact direct avec elles, ce qui ne peut que favoriser les achats de disques ou la fréquentation des salles de cinéma. Si Tweeter peut être efficace en tant qu’outil de propagande, pourquoi ne le serait-il pas dans une visée plus mercantile ? La pub explicite existe sans doute sur Tweeter. Mais elle ne peut toucher que ceux qui acceptent expressément d’y être exposés. Ce qui en limite quand même considérablement la portée ! Par contre, la dimension militante de Tweeter connaît actuellement des développements plus originaux, comme en témoignent ces messages qui préviennent de la position d’un radar sur les routes ou d’un contrôle dans une station de métro. Les usages de Tweeter qui se situent en marge des normes sociales ne peuvent semble-t-il que se multiplier et dans ce domaine une chose est sûr, c’est que l’originalité existe.

Et puis, comme toute pratique de communication, Tweeter génère ses règles propres, us et coutumes ou règles de bienséances, moins contraignantes semble-t-il cependant que la netiquette du courriel. Sur Twitter les ostracismes et les exclusions ne sont pas de mise, et de toute façon ne sont pas publiques. Si vous ne voulez plus suivre un de vos abonnements, rien de plus facile, et si vous ne voulez pas que quelqu’un vous suive, suffit de le bloquer. Discret et efficace. Par contre, vous montrerez un certain savoir vivre et une grande habitude des réseaux sociaux, et de Twitter en particulier, si vous remerciez par un message spécifique ceux qui ont pris la peine (un simple clic !) de retweeter un de vos messages. Signe qu’il a été trouvé intéressant et qu’il peut le cas échéant avoir une longue carrière sur le réseau, de RT en RT. De même remercier un nouveau follower, par un message personnel bien sûr, mais aussi par une annonce publique, est signe de reconnaissance mais aussi que le nombre de ses contacts n’est jamais indifférent. Sur tweeter, plus on est suivi, plus on existe. Une audience qui reste bien théorique cependant, puisque rien ne prouve que les messages qui s’affichent sur une page d’accueil, à un rythme soutenu parfois, soient effectivement lus. Sauf s’ils sont retweetés ou lorsqu’ils génèrent une réponse. Mais de vrai débat sur Tweeter, en continu et longuement développé, on peut douter qu’il puisse en exister vraiment, vu la longueur des messages, mais aussi du fait que par définition, un réseau social ne soit pas vraiment adapté à une communication point à point. L’accumulation des messages ne peut que faire très vite perdre le fil d’une discussion à quiconque a un nombre même relativement limité de comptes à suivre, pour peu que chacun soit un minimum actif.

Twitter est-il vraiment chronographe ? Avec des messages si courts et donc si vite lus ? Certes. Mais c’est bien sûr l’accumulation qui compte. Même si vous n’avez pas des centaines d’abonnements. Il suffit de quelques-uns uns, saisis par la frénésie du tweet ! Ce qui se concrétise précisément dans une des pratiques la plus originale de Twitter, et sans doute celle qui lui est la plus spécifique : le Tweetlive . Vous assistez à un événement quelconque, meeting politique, conférence de presse, visite d’un musée, etc. et vous avez avec vous votre smartphone. Alors pourquoi ne pas faire profiter à tous vos followers de ce dont vous êtes témoin ? Un tweet dès qu’apparaît un élément nouveau. Et ça peut être très rapide. Du vrai « direct live ». L’information enfin en temps réel. Même si bien sûr les journalistes professionnels ont beau jeu de dénoncer le manque de prise de distance et les risques d’erreurs inhérents à cette pratique. Mais l’important est que ce genre de pratique ouvre la possibilité pour chacun de faire connaître au plus grand nombre ce dont il est témoin ou ce qu’il vit. Ce qui n’est évidemment pas une activité journalistique. S’il y a du sens dans ce type de pratique, il est à chercher dans la façon de vivre la réalité en la représentant de façon instantanée, pour soi et pour les autres. Et le tweetlive devient la forme la plus achevée du réseau social ! Jusqu’à l’apparition de nouveaux usages inédits…

Jean Pierre Carrier

Mise en ligne le 12 août 2010
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