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Repères sur l’apprentissage 2
Jean pierre Carrier

-  Qu’est-ce que le behaviorisme ?

Le behaviorisme réduit l’apprentissage au conditionnement. Cette vision globale d’un courant psychologique, somme toute complexe et diversifié, est la raison principale du rejet des théories behavioristes du champ de l’éducation, du moins dans le contexte européen et plus particulièrement français. L’apprentissage doit préserver la liberté du sujet apprenant et celui-ci ne peut être contraint à effectuer des actions indépendamment de sa volonté. Il y a là un consensus fondateur des valeurs communes à tout enseignant et à tout éducateur.

Le behaviorisme n’en mérite pas moins un examen plus précis, ne serait-ce que pour mieux comprendre les modèles de l’apprentissage qui lui sont généralement opposés.

Le behaviorisme, ou psychologie du comportement, trouve son origine théorique dans la philosophie positiviste d’Auguste Comte. Celui-ci formulait le projet de développer une sociologie, et une psychologie, scientifiques. Dans ce dernier domaine, la première condition est le rejet de la méthode introspective, la seule utilisée dans la psychologie classique, de nature philosophique, illustrée en particulier par l’œuvre de Montaigne.

L’introspection ne peut en aucune manière prétendre au statut de méthode scientifique dans la mesure où elle confond le sujet et l’objet de la connaissance. Sa dimension contradictoire est d’ailleurs illustrée par la célèbre formule d’Auguste Comte : « On ne peut pas être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue. » Pour devenir scientifique, la psychologie devra n’étudier que des comportements observables de l’extérieur, auxquels d’ailleurs pourront être appliquées des mesures et un traitement mathématique garants de son objectivité. Cette première exigence implique le rejet de tout mentalisme, les états de conscience ne pouvant jamais être observés directement. Ne seront objets d’étude que les comportements, par exemple le langage, auxquels peuvent être appliqués le schéma S – R (stimulus – réponse) proposé par Watson. Les études sur le conditionnement répondent parfaitement à l’ensemble de ces exigences.

Le type de conditionnement le plus connu est celui mis en évidence par Pavlov dans la célèbre expérience de la salivation du chien. Elle porte sur l’étude d’un réflexe, réponse prédéterminée physiologiquement à une stimulation de l’environnement : lorsque de la nourriture entre en contact avec les muqueuses buccales du chien celui-ci salive, quels que soient sa race, sa couleur ou son âge. Il s’agit d’une réponse inscrite dans son équipement génétique. Pavlov parle à ce propos de réflexe inconditionnel. L’expérience consiste à associer le stimulus qui provoque la salivation et un stimulus dit neutre, qui ne la provoque pas naturellement, comme l’audition d’une sonnette. La suppression du premier stimulus, la nourriture, aboutit au résultat suivant, en soi aberrant : le chien salive à l’audition de la sonnette.

Cette conception du conditionnement est critiquée au sein même du courant behavioriste par Skinner, dans la mesure où il prive le sujet de toute liberté. Au conditionnement dit « répondant » de Pavlov, Skinner oppose le conditionnement « opérant », mis en évidence dans l’expérience de « la cage de Skinner. » Il s’agit d’observer le comportement d’un rat dans une cage qu’on pourrait qualifier d’ordinaire si elle ne comportait dans un de ses coins une petite pédale. Le rat étant un animal « fureteur » se déplace dans l’ensemble de la cage à la recherche de sa nourriture. Par hasard, il va appuyer sur la pédale, ce qui déclenche un mécanisme délivrant de la nourriture dans une mangeoire à côté de la pédale. On observe alors que, sans autre intervention de l’expérimentateur, le rat va appuyer sur la pédale, en quelque sorte « pour obtenir de la nourriture. » Pour Skinner, cette expérience met en évidence un phénomène fondamental, le renforcement. C’est parce qu’une action quelconque est récompensée positivement, qu’elle va être reproduite, pour obtenir à nouveau la récompense. La présence du renforcement permet donc la modification du comportement. Pour Skinner, il s’agit là d’un véritable apprentissage. Il va alors proposer une méthode pédagogique particulière, l’enseignement programmé, directement inspirée de sa conception du conditionnement opérant, et sensée résoudre toutes les difficultés d’apprentissage des élèves.

Pour cela il est nécessaire de remplacer l’enseignant par une machine à enseigner, ce qui a le mérite de supprimer tout caractère affectif, trop souvent négatif, dans la relation maître-élève. Mais la machine en elle-même ne produit pas l’apprentissage. Ce qui compte c’est le programme réalisé par l’enseignant qu’elle met à disposition de l’élève. Le programme au sens de Skinner peut être défini comme la décomposition, en unités simples, d’un domaine de connaissance particulier et leur présentation par ordre de complexité croissante. Le renforcement sera obtenu si l’élève fournit une bonne réponse, immédiatement valorisée. Pour Skinner, cela implique que tout soit fait pour que l’élève ne se trompe pas, c’est-à-dire, que le programme contienne la bonne réponse à titre d’unité d’information.

Cette conception peut être résumée de la façon suivante.

Unité d’information 1 < Question (concernant l’information précédente)
< Réponse de l’élève < Vérification < La réponse est juste = renforcement < Unité d’information 2

Dans une telle conception, tout devient simple. Pour qu’il y ait apprentissage, il suffit que l’élève soit attentif à l’information fournie par la machine, mais c’est justement l’avantage de la machine de susciter quasi spontanément cette attention. Pour le reste, tout dépend de la qualité du programme, c’est-à-dire du travail de l’enseignant, dont on voit que la fonction est profondément modifiée, puisqu’il n’enseigne plus à proprement parler.

Malgré l’opposition dont le behaviorisme fait le plus souvent l’objet parmi les pédagogues, ses aspects positifs ne sont pas négligeables.
-  C’est une perspective résolument centrée sur l’apprenant, l’enseignant devant explicitement se mettre à son service.
-  La fragmentation des connaissances insiste sur la nécessité de ne jamais sauter un échelon.
-  Le travail de l’enseignant consiste à concevoir la gradation naturelle des connaissances, celle qui permettra à l’élève de progresser régulièrement sans jamais se perdre.
-  Pour être utile, l’évaluation sous forme de vérification des réponses des élèves, doit intervenir le plus rapidement possible après la prestation. Il ne sert à rien de donner le corrigé d’un devoir trois semaines après sa réalisation.
-  L’idée de renforcement débouche sur une pédagogie de la réussite encourageant l’élève à poursuivre ses efforts sans jamais succomber au découragement.

Cependant, les aspects critiquables restent prépondérants, en particulier le postulat implicite selon lequel tous les élèves apprennent de la même façon, ce qui interdit toute différenciation de la pédagogie. Il en est de même pour ce qui concerne le rôle et la place de l’erreur dans l’apprentissage. Selon Skinner, tout doit être fait pour que l’élève ne se trompe jamais. Cela ne revient-il pas à lui donner la bonne réponse, plutôt que de le mettre en situation de la rechercher par lui-même ? Dans ces conditions, les modèles de l’apprentissage qui s’opposent au behaviorisme, et que l’on peut regrouper sous l’étiquette de la psychologie cognitive, constructivisme et socio-constructivisme, sont généralement considérés comme correspondant mieux à la réalité complexe de l’acte d’apprendre.

Notes

Auguste Comte, philosophe français. 1798 – 1857. Fondateur du positivisme selon lequel les sciences exactes, et en particulier la sociologie, doivent assurer le bonheur de l’humanité grâce au progrès de la rationalité qu’elles représentent par rapport aux conceptions religieuses et métaphysiques du monde.

Watson, psychologue américain. 1878 – 1958. Fondateur du behaviorisme. Son projet est de constituer une psychologie scientifique, son objectivité étant garantie par le rejet de l’introspection et l’étude des seuls comportements observables selon le schéma Stimulus-Réponse.

Pavlov, médecin russe, 1849 – 1936. Ses travaux sur les réflexes chez le chien l’amènent à mettre en évidence la possibilité de créer un réflexe conditionné qui est le type même du conditionnement classique dans lequel le sujet perd toute liberté.

Skinner, Psychologue américain. 1904 – 1990. Souvent présenté comme le behavioriste le plus radical, il rejette le conditionnement classique pour lui opposer le conditionnement répondant dans lequel le renforcement positif joue le premier rôle. Partisan d’une pédagogie scientifique, il développe le principe de l’enseignement programmé.

Référence.

Skinner B., La révolution scientifique de l’enseignement, Margada, 1986.

Jean pierre Carrier

Mise en ligne le 24 août 2011
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