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La séduction des Bonus - Le DVD, un outil d’étude du cinéma ?

Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean Pierre Jeunet
un double DVD TF1 multimédia
The Barber de Joël et Ethan Cohen
un double DVD
La Dolce Vita de Fédérico Fellini
un DVD « Les films de ma vie » Édition collector.

Tout le monde le dit, l’intérêt du DVD c’est de pouvoir visionner chez soi un film récent dans de bonnes conditions techniques. L’image et le son possèdent en effet grâce à la numérisation de bien meilleures qualités que la traditionnelle casette VHS. Et si vous êtes équipés d’un dispositif de « Home cinéma » alors là, vous pouvez presque prétendre concurrencer les conditions de visionnement des salles obscures !
Mais il y a plus encore. Les éditeurs de DVD ne se contentent pas généralement de nous proposer un film. Ils ajoutent toujours ce qu’il est maintenant habituel d’appeler des « bonus », qui prétendent compléter la vision du film, peut-être de mieux le faire comprendre. Il y aurait donc là une sorte d’accompagnement qui pourrait très bien avoir une portée pédagogique. D’où la question que nous poserons : les bonus accompagnant les films de cinéma édités en DVD sont-ils de véritables outils pour analyser le film et par extension pour étudier le cinéma ?
Pour essayer de répondre, ne serait-ce que partiellement, à cette question, nous avons choisi de nous appuyer sur trois exemples particuliers, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, The Barber et La Dolce Vita, représentatifs de trois tendances de l’édition DVD actuelle. Avec Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, il s’agit d’un film français dont le succès populaire fut considérable dans sa carrière en salle. L’édition DVD, comme la cassette vidéo, vise dans ce cas principalement à permettre à ceux qui ont aimé le film de le revoir dans de bonnes conditions et de retrouver, ou même d’étendre, le plaisir éprouvé lors des séances en salle. Le film des frères Cohen, The Barber, est lui plutôt un film de « cinéphiles », dont la distribution en salle a été beaucoup plus réduite, l’édition DVD devant lui permettre alors de trouver un plus large public. Quant à La Dolce Vita, il représente le « classique », correspondant à une valorisation du patrimoine cinématographique par le biais de l’édition en DVD. Notons aussi que dans les deux premiers cas, les bonus occupent tout un disque, ce qui montre qu’il y a dans leur existence un argument de vente non négligeable. Par contre pour la Dolce Vita, nous aurons à nous interroger sur les raisons de leur part plutôt réduite, ce qui indique aussi que les conditions de leur réalisation et de leur production ne sont sûrement pas identiques.

Les bonus habituels
Les bonus accompagnant les films dans leur édition en DVD ont déjà leurs passages obligés, principalement le « making off », les bandes annonces et l’entretien avec le réalisateur. Nous les retrouvons donc pratiquement sur toutes les éditions actuelles. Le making off en particulier, qui existait déjà dans d’autres contextes que l’édition DVD, dans certaines éditions vidéo en casette par exemple ou dans des éditions promotionnelles destinées à la presse, est devenu véritablement populaire grâce au DVD. Il semble actuellement peu pensable qu’il ne figure pas dans l’édition DVD d’un film récent et fait donc partie intégrante du travail de tournage. Par contre on comprend très bien qu’il soit absent de l’édition des films anciens pour lesquelles la perspective d’une édition autre qu’en salle n’était pas prise en compte lors de la réalisation. Dans le cas de ces mêmes films, la présence dans les bonus d’un entretien avec un réalisateur disparu depuis parfois assez longtemps va dépendre de l’existence de telles archives, cinématographiques ou télévisuelles, et surtout de leur accessibilité et de leur disponibilité en regard aux problèmes de droits.
À côté de ces bonus habituels, la nature numérique du DVD ouvre des possibilités inédites dans le domaine de la vidéo et qui vont renforcer l’attrait de ce produit pour le grand public, ou du moins une partie des acheteurs, dans la mesure où on peut se demander si toute ces offres correspondent à des usages réels. Numérisé, un film tient beaucoup moins de place sur son support que dans sa version analogique. Et le support DVD est celui qui dans le commerce actuel possède la plus grande capacité de stockage de données. Avec le DVD finie la querelle entre les puristes ne supportant que la version originale d’un film et ceux qui trouvent plus facile de regarder une version doublée. Les deux possibilités sont maintenant toujours offertes au choix de l’acheteur, qui aura en outre la possibilité de choisir une ou plusieurs versions sous-titrées, en plusieurs langues même. De plus, pour retrouver des possibilités de navigation de nature hypertextuelle, le film est souvent découpé en chapitres accessibles séparément à partir d’un sommaire, ce qui se retrouve tout naturellement à propos des bonus. Bref le DVD tend à s’éloigner de la linéarité de la vidéo traditionnelle et à se rapprocher d’un produit informatique, même s’il reste évident que regarder un film, surtout si c’est pour la première fois, implique de commencer au début et de terminer à la fin, et si possible en une seule fois. Comme quoi les possibilités techniques peuvent très bien ne pas toujours correspondre à la nature du produit auquel elles s’appliquent.

Entretien
L’entretien que nous propose le DVD d’un film récent avec son réalisateur est produit explicitement pour cette édition, nécessairement postérieure à la sortie du film et permet ainsi de revenir sur la carrière proprement cinématographique du film. Partant du choix du titre du film, Jean Pierre Jeunet peut ainsi raconter son « fabuleux destin », depuis le refus de l’accueillir au festival de Cannes jusqu’au courrier, abondant et parfois particulièrement original, dont il fut le récepteur, en passant par maintes autres réactions du public et les signes prémonitoires du succès. Plus qu’un entretien au sens traditionnel du terme, avec questions et réponses, il s’agit d’une sorte d’adresse au spectateur, sur le ton de la confidence et de la connivence, pour en faire un complice. Un tel produit n’apporte pas vraiment de révélations, ni même de connaissances nouvelles sur le film, son projet et ses conditions de réalisation. Il est tout entier centré sur la personne du cinéaste, ses angoisses, ses doutes et ses satisfactions. Il est, pourrait-on dire, au service du film, ou plutôt de son succès, dans la mesure où il le constitue en événement. Constitué essentiellement d’anecdotes, il s’inscrit parfaitement dans le genre « action de promotion » que tout acteur ou réalisateur se doit d’entreprendre à la sortie d’un film pour le vendre. Certes, le parcours et le vécu d’un cinéaste dans le contexte qui est celui du cinéma aujourd’hui, ne sont pas sans intérêt, car cela montre bien la place prépondérante qu’y jouent le commerce et la publicité. Mais au moment où le DVD sort, s’agit-il vraiment de gagner de nouveaux spectateurs ?
Les déclarations des frères Cohen à propos de leur film pourraient être d’une toute autre nature, puisqu’ils ne s’adressent certainement pas à un public aussi large que celui qu’a réussi à avoir Amélie, et que la mesure du succès rencontré en France par ces deux films n’est guère comparable. Cependant on ne peut s’empêcher de le recevoir aussi comme une action de promotion, ventant ses mérites, son originalité et ses qualités particulières. Bref il y a comme un parfum d’auto-satisfaction dans les propos des deux cinéastes américains, même si Jean Pierre Jeunet s’engouffre bien plus systématiquement dans cette voie. Comme quoi il est sans doute difficile d’échapper à la loi du genre qui veut qu’un entretien dans les médias accompagne la sortie de chaque film pour en faire la promotion !
Dans l’édition DVD de La Dolce Vita, pas d’entretien avec Fellini et c’est bien dommage. Ni d’ailleurs de Mastroianni ou d’Anita Ekberg, deux noms inséparables du film. À la place, ce qui pourrait passer pour un fond de tiroir, une rencontre avec Magali Noël, intéressante cependant par ce qu’elle nous apprend sur la personnalité de Fellini et par ses anecdotes sur les différents tournages avec le cinéaste. À quoi s’ajoute un entretien avec le critique Michel Ciment dont les propos nous permettent de resituer le film dans son contexte historique. Il est en effet aujourd’hui difficile d’imaginer combien ce grand classique a été à la fois novateur au niveau de la réalisation cinématographique et un grand succès populaire et même critique. Sans parler des controverses qu’il a suscitées en Italie, où le Vatican le jugea blasphématoire et alla jusqu’à excommunier tous ses spectateurs ! Si tout cela n’est pas vraiment ennuyeux, on reste quand même un peu sur sa faim, dans la mesure surtout où beaucoup de ces propos donnent envie d’avoir à notre disposition des documents d’époque les appuyant. Mais ce qui compte vraiment dans ce DVD, c’est le film et rien que le film, et on finit par se dire qu’après tout, il se suffit de toute façon entièrement à lui-même.

Making off
L’attrait du making off - ce deuxième élément constitutif indispensable des bonus des films proposés en DVD - repose sans doute sur la combinaison de deux éléments. D’une part la séduction de l’inédit et des révélations originales. De l’autre le plaisir de pouvoir se situer de l’autre côté de l’écran, de ne plus être un simple spectateur en somme et de pouvoir, ne serait-ce qu’un court instant, faire partie de la grande famille des professionnels du cinéma, avec ses stars et sa mythologie si particulière. Rentrer dans les coulisses d’un tournage, montrer, le plus souvent très rapidement d’ailleurs, comment sont réalisés certains plans frappant ou révéler certains aspects des effets spéciaux, contribue de façon assez paradoxale, à accentuer le côté mystérieux, voire quasi magique, du cinéma. Car le plus souvent, le making off ne nous montre pas un ensemble de métiers, avec leurs exigences et leurs difficultés propres. Il prétend nous révéler la face cachée du cinéma, ce qui se passe derrière l’écran et qui devrait pouvoir mieux faire comprendre ce qui se passe sur l’écran. Mais cette prétention n’est guère poussée à son terme et le spectateur exigeant ne peut qu’être déçu ou floué. Car ce passage à travers l’écran reste fondamentalement opéré dans une logique de spectacle, valorisant là aussi l’anecdote et les coups d’éclats. Il n’opère donc pas une transformation de la posture du spectateur qui viserait à le constituer en analyste ou en critique.
Le choix des scènes de tournage figurant dans le making off d’Amélie Poulain est en ce sens particulièrement significatif. Il s’agit de nous montrer comment sont filmés quelques-uns des plans d’orgasmes que compte Amélie de sa chambre surplombant Paris. Nous pouvons ainsi appréhender la place surprenante de la caméra, le jeu des acteurs et les réactions du réalisateur. On comprend que cela plaise : c’est rapide, peu banal et non sans humour. Mais à quoi cela peut-il bien servir, en dehors de nous faire rêver une fois de plus sur ce fabuleux monde du cinéma !

Une visée promotionnelle
Beaucoup de bonus de films édités en DVD contiennent des scènes coupées au montage, ce qui de toute évidence est une façon bien économique de remplir l’espace disponible. On peut se demander si ces chutes contribuent vraiment à la compréhension de l’œuvre, dans la mesure où elles ne sont pas généralement accompagnées des raisons pour lesquelles elles ne figurent pas dans le film lui-même.
Il apparaît ainsi que la grande majorité des produits figurant dans les bonus des DVD de films ne constituent guère des outils d’analyse du cinéma et de sa spécificité. Les seuls éléments de nos trois exemples pouvant s’apparenter à un appareil critique, figurent dans le DVD de La Dolce Vita, avec les filmographies de Fellini et de son acteur fétiche. Cependant ces éléments se réduisent à du texte dont la consultation demande un effort que bien peu d’acheteurs feront spontanément. Tous ces bonus fonctionnent au fond comme de grandes bandes-annonces à posteriori dont le message principal serait : « félicitations d’avoir acheté ce produit » !

Jean Pierre Carrier

Mise en ligne le 11 mai 2006
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