Regard critique sur des contenus plurimédias >> Télévision

Points de repère historiques sur la télévision pour enfants
JP Carrier

Les émissions phares de la télé des enfants : des succès d’audience (parfois imprévus), des événements culturels (plus rarement), des faits de société (lorsque la presse magazine s’en empare)...

Mais aussi, presque toujours, des critiques, des rejets, des protestations plus ou moins véhémentes de la part des adultes, des intellectuels, des enseignants et des éducateurs.

En dehors de ces « phénomènes », dans l’ensemble les parents ne connaissent pas la télévision que regardent leurs enfants, même si ceux-ci ne regardent pas que les émissions qui leur sont explicitement destinées.

1 SESAME STREET

Sesame street, un succès retentissant qui aurait pu donner des lettres de noblesse à la télévision des moins de six ans.

Si la télévision a pu avoir très tôt une prétention éducative, cela s’est manifesté dès la création en 1949 d’une télévision destinée tout particulièrement aux enfants, (la même année d’ailleurs que l’apparition du carré blanc sur les écran des émissions qui justement ne devaient pas être regardées par les enfants). Cette télévision des enfants concerne les moins de 12 ans, la télévision destinée aux adolescents n’ayant jamais acquis une reconnaissance institutionnelle à la télévision française, alors qu’il a toujours existé dans le service public, avant et après la disparition du monopole, et même ensuite sur TF1 privatisée, un service jeunesse chargé de ces émissions auxquelles étaient alors réservé des créneaux horaires spécifiques dans les grilles de programme.
Dans ce cadre, éducatif ne veut pas dire scolaire. La télévision pour enfants à visée éducative existe à côté de la télévision scolaire, celle-ci étant ouvertement destinée à un usage en classe (nous l’étudierons dans notre deuxième partie). Elle s’en distingue par le fait qu’elle ne peut qu’être aussi une télévision de divertissement, qui sache donc plaire aux enfants, mais puisqu’elle s’adresse aux enfants, elle se voudra aussi intelligente, en tout cas au-delà des soupçons et des reproches qui, nous l’avons vu, lui sont couramment adressés

C’est ainsi que s’est développé le premier mythe de la télévision pour enfants à visée éducative : l’émission américaine, Sesame Street.
Plutôt qu’émission, nous devrions d’ailleurs dire projet . car au-delà des images qui furent données à voir dans le monde entier sous ce titre, ou ses diverses adaptations nationales, c’est une vision globale du rôle social et culturel du média télévision dans son ensemble qui est élaborée de façon systématique, en visant à n’offrir aucune faille théorique et avec des moyens financiers importants. (Sesame Street a été produit par The children television Workshop et diffusé en premier lieu sur le réseau public PBS. La série a été consacrée par un nombre considérable de récompenses, grands prix de la production pour enfants ou autres Emmy Award. Elle a été sponsorisée entre autres par Exon et Coca Cola !)
Conçu avec la collaboration d’une armada de psychologues, sociologues et autres spécialistes de l’enfance, le programme Sesame Street est strictement défini quant à son public cible et quant à sa visée globale. Il s’adresse en effet explicitement aux enfants de moins de six ans vivant dans les milieux défavorisés des banlieues des grands centres urbains. Ces enfants, très peu scolarisés aux Etats Unis dans une école maternelle réservée aux riches du fait de ses coûts, passent la majorité de leur temps dans la rue et connaissent de grandes difficultés lorsqu’ils sont enfin scolarisés. Il s’agit donc de les ramener chez eux, ce que la télévision semble le mieux capable de faire. Les programmes qui leur sont proposés devront alors viser à combler les lacunes les plus évidentes au niveau des acquisitions préalables indispensables à la réussite des apprentissages scolaires proprement dits. Là aussi la télévision dispose d’atouts précieux. Car bien sûr il ne s’agit pas de proposer à ces enfants du scolaire, ou quoi que ce soit qui pourrait apparaître comme une école avant la lettre. Ce sont des moyens proprement télévisuels qu’il faut mobiliser : provoquer l’identification immédiate de l’enfant spectateur avec les personnages et les lieux qui sont représentés ; jouer sur l’attrait pour les images et les sons ; tout faire en somme pour attirer et séduire, les acquis cognitifs, s’il y en a, étant donnés en prime, en supplément du plaisir télévisuel.
Sesame Street pourrait ainsi très bien être considérée comme l’ancêtre des programmes « ludo-éducatifs » du multimédia actuel. Puisqu’il faut attirer et séduire il faudra avant tout éviter tout risque d’ennui. Puisqu’il faut faire apprendre sans en avoir l’air, il faudra tout aussi impérativement éviter toute situation demandant un effort. Et c’est ainsi que s’est forgé le modèle d’une télévision de distraction éducative qui ne cessera de resurgir dans les programmes de télévision pour enfants chaque fois qu’il s’agira de ne pas simplement leur proposer des dessins animés de fiction, de L’Ile aux enfants aux Badaboks. Ce modèle consiste d’abord en la construction d’un « environnement » comme on dit aujourd’hui, soit un espace de récréation où l’enfant est accueilli par des amis, marionnettes ou gentil monstre en attendant les extra-terrestres, constituant un univers sécurisant dominé par l’humour et en tout cas le plus possible éloigné de la réalité des adultes sans pour autant être étranger au vécu des petits. Le tout servant aussi de transition et de présentation des courtes séquences qui constituent l’ossature du programme et qui sous forme de jeux, de mini sketches ou de courts reportages proposent d’apprendre à identifier les lettres et les chiffres, à respecter la nature, à connaître les animaux, sans oublier de développer le vocabulaire tout en énonçant les principales règles d’hygiène et de vie en société. En France, ce modèle donna naissance au succès incontestable de Casimir...
Les objectifs poursuivis par le projet Sesame Street ont-ils été atteints ?
les enfants qui ont suivis le programme, dont on sait que ce fut souvent avec passion, ont-ils été mieux armés pour réussir leur scolarité.
Les premières recherches effectuées dans l’euphorie du triomphe public de l’émission croyaient pouvoir insister sur l’efficacité du programme. Elles ont été rapidement relativisées. Mais là n’est pas pour nous l’essentiel. En France personne ne peut prétendre remplacer l’école maternelle par la télévision. Du coup, il est bien difficile d’affirmer que la télévision seule, c’est-à-dire sans la participation active des parents, des enseignants ou d’éducateurs, quelle que soit sa qualité, puisse avoir une action réellement éducative.
Mais ce que Sesame Street nous montre avec force, c’est que l’utilisation d’un média dans un projet qui se veut éducatif ne peut pas ignorer les caractéristiques fondamentales de ce média. Mieux, il est même indispensable de les utiliser le plus systématiquement possible . Ainsi toute télévision qui s’adresse aux enfants devra-t-elle d’abord trouver un ton propre, se démarquer de la télévision des adultes, trouver des références spécifiques, bref faire œuvre de créativité. La voie était toute tracée pour l’avènement d’une télévision plaisante et distrayante mais qui soit aussi intelligente, ou du moins qui ne puisse pas être soupçonnée de ne pas essayer de l’être ! Bref tout l’opposé de la « baby-sitter électronique »

2 GOLDORAK

Le représentation la plus courante que les adultes se firent pendant longtemps de la télévision pour enfants n’est pas exactement celle d’une télévision éducative ni même centrée sur le vécu réel des enfants qui la regardent.
La faute aux japonais, bien sûr ! Car dès les années 70 se préparait au pays du soleil levant une véritable révolution télévisuelle qui allait déferler sur l’occident de façon tout à fait inattendue. La réprobation générale fut à la mesure de l’effet de surprise.
Après Goldorak, plus rien ne fut comme avant dans le petit monde de la télévision pour enfants. Les robots de l’espace, les voyages intergalactiques, les conquêtes de planètes allaient envahir le petit écran. Et dans les cours de récréation, dès la maternelle, on ne joue plus qu’à transformer son personnage préféré, mi-homme mi-robot, en vaisseau spatial. Le tout en prononçant avec un plaisir évident les formules magiques d’une nouvelle technologie des plus ésotériques pour les adultes : astéro-hache, fulguro-poingt, corno-fulgure... Il s’agit d’armes, bien sûr, toutes plus effrayantes les unes que les autres. Cette dimension guerrier suffira à discréditer définitivement le genre aux yeux des adultes, tant elle masquait le fait qu’il s’agissait avant tout de sauver notre belle « planète bleue » des menaces totalitaires des envahisseurs venus de Véga.
L’ensemble des dessins animés japonais qui composent alors de plus en plus le menu des principales émissions destinées aux enfants allait offrir deux occasions de condamnation aux parents et aux éducateurs de plus en plus inquiets.
La première concerne les procédés d’animation utilisés, le côté esthétique donc. Car le dessin animé japonais ne correspond plus au modèle dominant jusqu’alors qui n’a qu’une seule référence : les images faites de douceur et de beauté sucrée des œuvres de Disney. Avec Goldorak et les autres, les mouvements deviennent saccadés, les bouches qui parlent ne sont que des trous sans lèvres, les yeux ronds peuvent déborder d’un flot ininterrompu de liquide et les décors sont le plus souvent repris à l’identique au fil des plans et des séquences. Il n’y a que les déluges de feu et de sang qui semble faire l’objet d’une recherche plastique ! A l’évidence, les dessins animés japonais sont fait à l’économie. Devant produire beaucoup, les studios travaillent vite et toujours au moindre coût. D’où la mise au point d’une animation, qualifiée de « restreinte » et caractérisée par la réduction du nombre d’images dessinées utilisées pour animer l’image vue à l’écran. Très vite amortis sur le marché intérieur, ces dessins animés pouvaient alors être vendus à bas prix dans le monde entier. La télévision pour enfants était ainsi devenue le domaine d’enjeux économiques bien éloignés de la visée éducative d’un programme comme Sesame Street. Coté culturel, les dessins animés japonais ne sont pas non plus exempts de dangers. Car en plus d’être laids, ils sont à l’évidence violents. Et là l’opprobre fut vite générale

3 BONNE NUIT LES PETITS

La télévision française a su elle aussi faire preuve de création originale dans ce domaine, en donnant naissance à de véritables « émissions cultes », Bonne nuit les petits en tête. Cette série crée en 1962, presque par hasard, connaîtra une carrière hors du commun : 600 épisodes régulièrement rediffusés jusqu’en 1973, pour atteindre le chiffre considérable de 1500 passages à l’écran. Puis en 1990 une seconde vie, sous la forme d’abord de deux cassettes vidéo éditées par l’Ina et vendues à 400 000 exemplaires et enfin 130 nouveaux épisodes diffusés tous les soirs avant le journal de 20 heures de France 2.
Bonne nuit les petits, c’est essentiellement un rituel : l’arrivée du petit nuage sur fond d’immeubles de banlieue à la nuit tombante, l’air de pipeau joué par le Marchand de sable et l’échelle de corde de Nounours. Dans la chambre, Nicolas et Pimprenelle sont déjà prêts pour la nuit. Par leur intermédiaire, la télévision va aider tous les enfants à vivre sans difficulté ce moment si particulier de la journée où il faut renoncer aux jeux et à toute activité pour affronter l’inconnu du sommeil. Répété tous les soirs, ce rituel de la dernière chanson et de la dernière formule, « Bonne nuit Nounours » transformera l’appréhension de la nuit en un moment magique, permettant de partir pour le pays des rêves en tout sécurité. Ce faisant, la télévision montre qu’elle sait parfaitement aborder la réalité enfantine dans sa signification la plus profonde, même si elle n’évite pas toujours ce faisant les clichés moralisateurs. Après tout, il est rassurant qu’il puisse y avoir sur le petit écran des enfants modèles.

4 HELENE ET LES GARCONS

Dernier exemple de ce triomphe d’une télévision de distraction par opposition à une télévision à visée éducative, Hélène et les garçons, et autres « sitcoms » ou séries collège
A l’origine, les histoires d’amour plus ou moins contrarié des trois nouveaux étudiants d’Hélène et les garçons n’étaient certainement pas destinées aux moins de 12 ans. Et pourtant, c’est bien dans cette tranche d’âge que s’est recruté le plus gros de son public. Et même jusque dans les cours de récréations des maternelles, où bien des petites filles avaient des Nicolas et faisaient preuve de beaucoup d’imagination pour ressembler à Hélène, même si elles avaient les cheveux courts.
Comment une telle série où la violence était totalement absente et où aucune image ni aucun propos ne pouvait choquer qui que ce soit, a-t-elle pu susciter un tel consensus de réprobation et de critique ? Mais en même temps demandons-nous quelle émission, même en dehors de la télévision pour enfants, a eu l’honneur d’un aussi grand nombre de « unes » de magazines non spécialisés dans la télévision, même si c’était presque toujours sous une forme ironique et avec un effort visible de distanciation ? Il était en effet bien facile de souligner entre autres défauts, le côté à l’eau de rose des amourettes de ces adolescents totalement déconnectés de la vie réelle et de railler sa réalisation visiblement bâclée où le jeu des « acteurs » n’avaient d’équivalent que l’artificialité des rires en conserve sensés souligner leur prétendus bons mots.
Il est pourtant difficile de prétendre que le succès de la série ait été prévu et programmé à l’avance par une quelconque prouesse marketing. Alors reste pour comprendre le phénomène le type d’explication que propose la sociologue Dominique Pasquier (La culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents. Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1999. ) en s’appuyant sur des entretiens avec les jeunes fans de la série et surtout sur le courrier considérable adressé à Hélène, sans qu’on puisse savoir d’ailleurs toujours très bien s’il s’agissait de l’héroïne ou de l’actrice qui portaient le même nom. La série serait une des rares occasions à la télévision mais aussi dans notre société où serait abordées d’une façon immédiatement accessible aux plus jeunes, les relations sentimentales pouvant exister entre garçons et filles. Elle comblerait donc un vide affectif que les adultes comprennent si mal et pour lequel ils ont rarement de réponse adaptée.

Jean Pierre CARRIER

Mise en ligne le 28 mai 2006
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